Leçon n° 9
Comment éradiquer les cons au bureau ?
Avant de commencer cette leçon, il me revient en mémoire ce mot du grand Charles qui, au cours de l’une de ses célèbres conférences de presse (car il s’y passait toujours quelque chose), à un individu qui avait lancé un sonore : « Mort aux cons », avait répondu avec beaucoup d’à-propos : « Mort aux cons ? Vaste programme, vaste programme… » Il faut dire aussi, sans rien retirer de sa lucidité, que dans sa vie il avait eu affaire à de vrais et sales cons.
Alors, peut-on éradiquer les cons au bureau ? Voilà une excellente question à laquelle j’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie pour vous apporter une réponse aussi claire que salvatrice. Certes, comme nous l’avons vu, le coincer dans le parking un soir d’hiver et lui présenter de nouveaux amis cagoulés très énervés (et grassement payés) pourrait résoudre quelques points d’incompréhension communicationnelle et permettre, après une ou deux fractures, de repartir sur des bases saines, mais, et comme je l’ai déjà mentionné, cette extrême et agréable perspective relève du fantasme. Il vous faut donc y renoncer.
Pour les plus hardis, la méthode à adopter le plus en amont possible est clairement et sans détour de « l’envoyer balader » à la première alerte. Lacan avait raison disant (presque) :
Avec les cons au bureau, il faut être odieux !
Aussi bizarre que cela puisse paraître, le con au bureau se mettra alors et très curieusement à vous respecter ou, du moins, à vous éviter avec soin ! Il faut le savoir, le con au bureau est avant tout quelqu’un qui a peur. Et tout particulièrement peur de vous. Il ne faut donc pas hésiter à se comporter avec un con comme… un con. Cela occasionne chez le sujet cible un méga bug dans son mode de fonctionnement, son cerveau étant incapable d’analyser cette situation inédite. Après cet électrochoc, revenu de son hébétement, il comprend assez vite qu’il souhaite moyennement renouveler cette fâcheuse expérience.
Voici, à titre d’exemple, ce que vous pouvez lui dire.
Allez-vous faire foutre !
Vous me faites chier !
Vous êtes vraiment trop con !
Vous êtes un grand malade !
Pauvre débile !
Ce ne sont ici que quelques phrases anodines auxquelles vous admettrez avoir pensé sans qu’il eût été nécessaire que je vous les suggère, mais sans jamais peut-être avoir osé les prononcer. Eh bien, vous avez eu tort !
Pour les moins hardis, ou ayant déjà toléré l’inacceptable, de façon plus raisonnable, il apparaît qu’il suffit dans de nombreuses situations (évaluation incluse) d’utiliser le « mot magique ». Non que le con au bureau soit particulièrement crédule, mais il est avéré qu’en de nombreuses occasions l’utilisation du « mot magique » est probante ! Comme pour les gamins qui oublient de dire « merci », le « mot magique » a ici un effet radical sur notre sujet. Et, parce que cela le stoppe comme un épagneul breton se mettrait à l’arrêt, cela remplace avantageusement d’avoir à se salir les mains en le claquant. Ce mot magique, c’est :
HARCÈLEMENT.
Harcèlement : le mot magique qui peut mettre fin à la connerie
Comme guide d’utilisation du mot magique, je vous propose deux exemples.
Exemple 1 : « J’ai bien pris note de votre demande. Je vous rappelle néanmoins que votre requête m’apparaît bien éloignée de ce dont nous étions convenus lors de notre dernière réunion. Aussi, je me permets de considérer votre requête, du moins en sa présentation actuelle, comme non possible à suivre. Mais cela, je ne puis naturellement pas l’imaginer, vous comprendriez que cela pourrait s’apparenter à une forme de harcèlement.
Je vous prie… »
Exemple 2 : « Bonjour, je suis très étonnée par votre requête et très dubitative quant à son intentionnalité. En effet, cela me semble ne pas tenir compte de ce dont nous étions convenus… Aussi, et en l’état actuel, comprenez mon trouble dès lors qu’il me semble que si cela venait à être connu, cela pourrait être perçu comme une forme de harcèlement. »
Les bienfaits du mot magique sont quasi immédiats et y compris sur les plus cons des vrais cons au bureau, autrement appelés de vrais fumiers – cet engrais incomparable où poussent les plus belles conneries.
Pour le con au bureau, le mot « harcèlement » agit telle la gousse d’ail ou la croix renversée, et ce, sur tout type de con en position de supériorité hiérarchique. Le seul effet vraisemblable qu’il ne produit pas, c’est de faire disparaître la peau d’orange, pas plus qu’il n’est efficace sur les rides. Pour le reste, il est à utiliser sans modération.
Incidemment, je ne saurais trop recommander aux bonnes pharmacies, fatiguées de creuser le trou de la Sécurité sociale à coups de pelle, de pioche, d’antidépresseurs et de Témesta, de donner ce même conseil à leurs meilleurs clients.
Jeter un sort : l’action magique qui peut mettre fin à la connerie
Comme il y a le mot magique, « harcèlement », un mot qui fait peur au con au bureau car, sans l’incriminer nécessairement, il n’est jamais blanc-blanc, ne serait-ce que dans sa façon de s’adresser aux uns ou aux autres dans l’entreprise, il existe également l’action magique, qui, comme indiqué ci-dessus, consiste à jeter un sort.
Jeter un sort peut vous sembler relever du délire, sauf, et j’attire votre attention là-dessus, que vous ne vous êtes sans doute jamais mis dans la position de celui ou de celle à qui on aurait jeté un sort. Eh bien, concentrez-vous bien et imaginez un instant qu’une personne bien campée sur ses deux pieds, a priori dans un état on ne peut plus normal, vous regardant droit dans les yeux, vous dise très distinctement : « Toi, je te jette un sort », puis tourne les talons et s’éloigne. Là encore, je vous le dis, je ne suis pas certain que vous puissiez mettre beaucoup de distanciation entre vous et ce qui, encore quelques minutes auparavant, aurait relevé, pour vous du moins, de la simple superstition et même de la franche rigolade.
Pour le con au bureau, s’entendre dire : « Je te jette un sort » a même un effet pire encore. Car, comme nous avons vu que c’est un paranoïaque et donc, par définition, une personne obsessionnelle, tout ce qui sort de sa compréhension brute de fonderie va le troubler, et bien au-delà de vos espérances les plus folles. Là, en face de l’insondable, parce qu’il n’a pas de prise sur le surnaturel – et même si sa conscience lui dit de ne pas y croire ; encore une fois, et c’est vrai pour chacun d’entre nous, que quelqu’un nous dise : « Je te jette un sort », cela fait froid dans le dos –, il va se sentir très mal.
Pour agrémenter le tout, vous pouvez en rajouter. Point trop n’en faut, mais un peu. Ainsi, vous pouvez dire : « Je te jette un sort [un silence, il faut savoir ménager le suspense, et vous ajoutez], à partir d’aujourd’hui tu ne dormiras plus. » Bien sûr que le con au bureau va dormir. Mais mal ! D’abord, qu’il le veuille ou non, le soir, avant de se coucher, il va y penser. C’est plus fort que lui. C’est cela, la force de la suggestion. Ensuite, s’il se réveille la nuit, il va faire la relation avec votre prédiction. Alors, il va s’angoisser d’autant plus et aura d’autant plus de mal à trouver le sommeil. Bref, le con au bureau est sous votre emprise. Très curieusement, ce sont vos nuits à vous qui devraient être beaucoup plus tranquilles. Car, étant moins soumis à sa connerie diurne – gageons qu’il hésitera désormais à venir se frotter à vous –, vous serez moins stressé. Aussi devriez-vous très rapidement recouvrer un sommeil (enfin) réparateur.
C’est important, le sommeil, car cela agit sur le mental, qui agit sur le physique ; or, et comme souvent, la « guerre » contre le con au bureau – et donc son éventuelle éradication – se gagne avant tout sur le physique.
L’arme nucléaire : dire que Tonvoisin Debureau, c’est vous
Après le mot magique, « harcèlement », l’action magique, « jeter un sort », il existe l’arme nucléaire. Cette arme à usage restreint ne doit être utilisée qu’en tout dernier ressort, lorsque toutes les autres tentatives d’éradication du con ont échoué. En effet, outre son impact, l’utilisation de cette arme s’accompagne de retombées radioactives. Non d’avoir mis le con sur la paille – il l’a bien cherché –, mais de la culpabilité qui pourrait vous assaillir à l’idée que, tout con qu’il est, il a peut-être une famille et même, bien que cela ne soit pas très raisonnable pour l’avenir de la planète, des enfants. Cette arme redoutable parce que efficace à 100 % consiste en ceci : faire comprendre au con que vous tenez dans votre viseur que Tonvoisin Debureau, c’est vous ; et que le con qui a déclenché l’urgence d’écrire ce chef-d’œuvre, c’est lui. Pour l’en convaincre, allez-y doucement, conditionnez-le. Laissez volontairement tomber l’ouvrage dans l’ascenseur au moment où le con y est. Mieux, posez le livre bien en évidence sur votre bureau. Lorsqu’il le remarque, lâchez des anodins : « C’est très drôle », « C’est bien vu », « Tout le monde ou presque l’a lu dans la boîte ». Puis faites en sorte qu’on lui rapporte que tout un tas de petits détails font que certains, dans l’entreprise, commencent à penser que Tonvoisin Debureau est parmi eux. Faites courir le bruit que dans le livre des situations, des exemples, des évidences, des attitudes, des initiales, et même de l’alambiqué comme des histoires de codes (qu’il vous appartient d’inventer) le désignent. L’important est de réussir à le faire douter. Et si Tonvoisin Debureau, c’était lui, mon voisin de bureau ? Voilà ce qu’il doit maintenant penser.
Bref, et pour être tout à fait clair, car le maniement de l’arme nucléaire ne supporte pas l’à-peu-près, votre mission, si vous n’en pouvez plus de souper de ce con, est de lui faire comprendre que si les salariés de l’entreprise, la communauté économique locale, régionale et même la France entière apprenaient que c’est lui le con étalon parce que déclencheur de ce qui est désormais un ouvrage culte, alors sa carrière – hormis être miraculeusement relancée sur l’un des treize îlots des Bounty (si tant est que les antipodes soient situés assez loin) – serait terminée.